Compositeurs contemporains

Aulis Sallinen (1935- ), compositeur finlandais

Aulis Sallinen
Aulis Sallinen

Quelques chroniques antérieures ont déjà fait état de l'extrême vitalité de la musique finlandaise, de Jean Sibelius (1865-1957) à Kaija Saariaho (1952-2023), en passant par Einojuhani Rautavaara (1928-2016). Il m'a semblé naturel d'apporter un complément de choix en évoquant l'oeuvre d'Aulis Sallinen (1935- ), sans doute le plus abordable de la génération d'après-guerre.

Sallinen fait, en effet, actuellement partie des compositeurs contemporains qui ménagent les tympans de leurs auditeurs et particulièrement leur âme s'ils l'ont sensible. Notez qu'il n'a pas tant de mérite que cela car sa Finlande natale est un pays où (presque) tout le monde chante et réclame, de ce fait, des musiques aussi euphoniques que possible. Cela a contribué à faire de la Finlande et plus généralement des pays baltes un lit de résistances aux extravagances des compositeurs qui se sont voulus modernes pour le plaisir de l'être et qui souvent ont disparu avant d'avoir vécu. Rien de tout cela chez Sallinen où tout demeure raisonnablement intelligible sans pour autant céder à la facilité.

S'il a principalement excellé dans les domaines de l'Opéra (7 opus) et de la Symphonie (8 opus), il a abordé la plupart des autres genres majeurs ainsi qu'en atteste l'examen de son catalogue où seul le piano manque à l'appel. Sauf les opéras, la plupart des oeuvres sont plutôt de courte durée et les emprunts retravaillés à des oeuvres antérieures ne sont pas rares; l'auteur s'en est expliqué dans quelques interviews autobiographiques.

Eléments biographiques

Sallinen est né à Salmi (Carélie occidentale), aujourd'hui en territoire russe. Il a suivi jusqu'à ses 25 ans les enseignements de Aare Merikanto et de Joonas Kokkonen à l'Académie Sibelius, sur les mêmes bancs que Einojuhani Rautavaara, Paavo Heininen et Erkki Salmenhaara. Initié aux techniques dodécaphoniques et sérielles comme c'était l'usage à l'époque, il s'en est assez vite éloigné (comme Rautavaara et tant d'autres), y compris lorsqu'à son tour, il a commencé à enseigner à l'Académie Sibelius d'Helsinki (pendant 10 ans, de 1960 à 1969). Parmi les élèves qu'il a formés sans leur imposer de directives stylistiques, citons Jouni Kaipainen (Symphonie n°2) et Herman Rechberger (Concerto Mediteraneo, pour guitare & orchestre). Il a ensuite occupé des postes de direction au sein de l'Association finlandaise des compositeurs puis du Conseil national de la Musique, après quoi il s'est entièrement consacré à la composition, développant un langage où la ligne chantante conservait tous ses droits.

Note. Interrogé en 2011 par JP Tribot pour le compte du magazine ResMusica, voici quelle a été sa réponse à la question : En Finlande, nous sommes frappés par la richesse des styles à l'inverse des pays francophones où l'on reste plutôt dominés par une certaine conception de l'avant-garde musicale ? Comment expliquez-vous cette incroyable variété des esthétiques ? Cela n'a pas toujours été le cas ! Dans les années 1950-1960, le dodécaphonisme était, ici aussi, dominateur commun ! J'ai commencé, comme tout le monde, en suivant ce courant avant de m'en débarrasser assez vite. Vous avez raison de dire qu'il y a un pluralisme remarquable en Finlande, mais je crois que ce phénomène est désormais mondial. Même en France, un compositeur comme Pascal Dusapin se détache, avec talent, du sillon «boulézien». Mais vous avez raison, les pays scandinaves ont été des précurseurs dans ce domaine et on s'est, très tôt, libérés du carcan du sérialisme. Mais, je pense, qu'à travers ces réflexions, il est important de s'interroger sur la notion d'avant-garde. Qu'est-ce que cela signifie en 2010 ? Il y a quarante ans, on pouvait répondre que l'avant-garde c'était le dodécaphonisme. Mais maintenant ? Quand on regarde les jeunes compositeurs, on est frappé par la richesse des parcours, ainsi d'anciens rockeurs deviennent des compositeurs «classiques», ce qui donne une couleur particulière à leur musique. Les frontières sont brouillées !

Cette stratégie n'était pas désintéressée : invité à composer des opéras (7 au total), il a pris le temps de leur réserver le meilleur de son invention, en moyenne, de son propre aveu, 3 années complètes pour chacun. Harassé par un tel labeur, le temps et l'énergie lui ont souvent manqué pour créer simultanément des oeuvres symphoniques ou de chambre pour lesquelles il avait pourtant une attirance certaine. Revenu à la musique instrumentale, il a souvent cherché le déclenchement de l'inspiration dans l'exploitation variée de motifs antérieurs afin d'en développer des variantes autonomes. Si vous êtes attentif et perspicace à l'écoute des extraits proposés, vous trouverez des exemples de tels auto-emprunts soigneusement disséminés çà et là.

Contribution majeure à l'opéra

Les Finnois (comme les Baltes) pratiquent le chant individuel ou choral et c'est tout naturellement qu'ils aiment l'opéra. Ce genre a donc occupé Sallinen, précisément de 1973 (The Horseman) à 2017 (The Castel in the Water), et le moins que l'on puisse dire est qu'il y a excellé.

Château de Savonlinna
Château de Savonlinna

Le catalogue fait état de 7 opéras (à condition d'inclure The Castel in the Water, une oeuvre scénique atypique pour un narrateur, 4 chanteurs et un orchestre de chambre). Tous sont nés d'une commande émanant du Finnish National Opera ou du (fameux) Festival de Savonlinna, qui se tient chaque année dans le cadre médiéval du château du même nom. Les voici énumérés (et illustrés) dans l'ordre chronologique de composition :

The Horseman (Ratsumies), The red Line (Punainen viiva), The King goes forth to France (Kuningas lähtee Ranskaan), Kullervo, The Palace (Palatsi), King Lear (Kuningas Lear) et The Castle in the Water (Linna vedessä).

Ces oeuvres magistrales ont fait l'objet d'enregistrements soignés chez l'un ou l'autre des deux labels finlandais, Ondine et Finlandia. A l'écoute, il s'en dégage une impression de puissance magnifiée par des voix locales, peu connues en Europe de l'Ouest mais amples et justes, y compris dans les rôles secondaires. Les orchestres sont également d'un très bon niveau, dirigés par des chefs talentueux le plus souvent formé à la célèbre Académie Sibelius (Tout mélomane avisé connaît les "vétérans", Paavo Berglund, Leif Segerstam, Mikko Franck, Ralf Gothóni, Olli Mustonen, Okko Kamu, Osmo Vänskä, Esa-Pekka Salonen, Jukka-Pekka Saraste, ..., mais aussi les brillantes étoiles montantes, Santtu-Matias Rouvali, Hannu Lintu, Klaus Mäkelä, ... . Au bilan, cela fait un siècle que la Finlande s'impose comme une pépinière de chefs d'orchestre.

The Horseman
The Horseman
The King goes forth to France
The King goes forth to France
The Palace
The Palace
Kullervo
Kullervo

Attention, les opéras de Sallinen n'ont pas vocation à divertir, ce sont de vrais drames mais qui évitent tout misérabilisme en sonnant définitivement juste. Si vous ne savez par où commencer, je suggère d'écouter en priorité The Horseman et The Palace; sauf si vous ne jurez que par Rossini, vous ne devriez pas être déçu.

On reste au théâtre avec deux ballets dissemblables, l'austère mais raffiné Variations on Mallarmé et le plus léger The Hobbit, d'après la saga de Tolkien (Actuellement indisponible à l'écoute).

Musique vocale

Doué pour le traitement de la voix, Sallinen a composé plusieurs (cycles de) mélodies accompagnées, pour voix solistes (Incontournables Barabbas Dialogues, opus 84) et/ou chorales (Songs of Life and Death, opus 69), y déployant la même habileté.

Il a également servi la tradition du chant populaire choral, omniprésente dans les pays baltes (The Beaufort Scale), y compris dans des cycles pour voix d'enfants (Winter was hard, Memories ou la ludique Suite grammaticale).

Oeuvres symphoniques

Les 8 Symphonies constituent, après les Opéras, l'autre apport significatif de Sallinen à la musique du 20ème siècle. Ce sont des oeuvres sérieuses et certaines sont plus accessibles que d'autres, commencez donc par elles : n°1, n°4 et n°5 et ne manquez pas le finale de la n°3.

La plus réussie est peut-être la n°5 "Washington Mosaics", grâce en particulier à son bel Intermezzo (4ème mouvement). Et si vous êtes attentif, dans le 1er mouvement, vous entendrez un rythme de tango, explication plus loin.

La symphonie n°7 a prêté une part de son matériel sonore au ballet The Hobbit, tandis qu'à l'inverse, la Symphonie n°8 a emprunté à l'opéra Kullervo.

L'intégrale (en 5 CD) des Symphonies, parue chez CPO, propose des compléments de choix : les Concertos pour violon (opus 18; plages 5 & 6, commencez par celle-ci), pour violoncelle (opus 44, passablement hermétique) et pour cor ainsi que des pages isolées (Shadows, ainsi que King Lear et The Palace Rhapsody d'après des motifs des opéras du même nom. Chorali tire son originalité du fait qu'elle revisite le choral ancien en le confiant à un orchestre dépourvu d'instruments à cordes).

Symphonies & Concertos
Symphonies & Concertos

D'autres oeuvres concertantes existent qui présentent la particularité de recourir à des instruments solistes plutôt inhabituels : violon & piano (opus 87, surprenant et diablement intéressant), flûte, clarinette, cor anglais et même deux accordéons !

Les Musiques de chambre, numérotées de I à X (non toutes enregistrées), sont des suites pour formations orchestrales réduites (mais variées). Le néophyte a tout intérêt à les explorer en priorité car elles sont particulièrement accessibles; elles ont d'ailleurs largement contribué à la reconnaissance du public pour l'oeuvre de Sallinen. Dans la n° III, on y trouve de nombreuses allusions à un genre surprenant, le tango finlandais dont il nous faut dire quelques mots.

Musiques de chambre I à VIII
Musiques de chambre I à VIII

Le Tango finlandais (Satumaa)

Tout mélomane consciencieux connaît (et apprécie) le grand violoniste letton Gidon Kremer, l'un des interprètes les plus utiles à son art, en tout cas un inlassable découvreur de musiques actuelles. Je l'ai écouté maintes fois en concert, en particulier quand il a interprété des Tangos d'Astor Piazzola avec son ensemble Kremerata baltica. A l'époque, je me demandais d'où lui venait cet intérêt pour un genre inhabituel en salle de concert. J'ignorais tout simplement que le tango argentin avait été importé en Finlande, vers 1910, par des musiciens itinérants en provenance d'Amérique du Sud et qu'il avait séduit ses habitants au point d'en "contaminer" la musique populaire après la guerre 40-45. Voisine de la Finlande, la Lettonie est également tombé sous le charme de ces rythmes langoureux, à mille lieues de ceux qu'elle avait l'habitude d'entendre pendant ses longues nuits d'hiver.

Sallinen ne pouvait ignorer l'attirance de son public pour le tango même stylisé et il en a parsemé quelques-unes de ses oeuvres construites à cette fin (Introduction & Tango Ouverture, Danses nocturnes de Don Juanquixote, un clin d'oeil à l'adresse de Richard Strauss et de ses deux célèbres poèmes symphoniques d'après Don Juan et Don Quixote). Le rythme du tango est également discrètement présent dans d'autres oeuvres, par exemple dans le premier mouvement de la Symphonie n°5.

Musique de chambre

Les oeuvres pour formations véritablement chambristes, Sonates à deux, Trios et Quatuors, ne sont pas nombreuses mais elles sont de qualité comme en témoigne, par exemple, ce CD paru chez CPO et consacré au Trio à clavier, opus 96, et à la Sonate pour violoncelle & piano, opus 86.

Les 5 Quatuors ont fait l'objet d'une intégrale parue chez Ondine. Ils ne sont pas tous d'un abord facile sauf quand ils s'abreuvent à des oeuvres antérieurs tel le n°3 qui réexploite le thème de la marche funèbre de Peltoniemi Hintrikin, un traditionnel finlandais.

Quatuors
Quatuors
Sallinen aujourd'hui

A 90 ans fêtés cette année, Sallinen demeure une figure importante de la vie musicale finlandaise, qu'il honore encore d'oeuvres nouvelles. La dernière en date, Shaka - Warrior King (2025), est un mélodrame pour récitant et ensemble; elle a été créée en juin 2025 au Festival de musique de Naantali, d'où vous comprendrez que je ne puisse vous en faire entendre la moindre note.