Compositeurs négligés

Joseph Jongen

Joseph Jongen
Joseph Jongen

Joseph Jongen (1873-1953) s'est imposé comme le musicien belge le plus doué de la génération qui a suivi les disparitions du Maître, César Franck (1822-1890) et de son infortuné élève, Guillaume Lekeu (1870-1894). Jongen a attiré l'attention sur sa personne en remportant, au deuxième essai, un Premier Prix de Rome (1897), belge certes et moins prestigieux que son homologue français mais tout de même. Note. Le Prix de Rome (français) a déjà été présenté et commenté sur ce site. Il a fait des émules dans plusieurs pays (Etats-Unis, Canada, Pays-Bas puis Belgique suite à la proclamation de l'indépendance de celle-ci), sans jamais connaître un retentissement comparable du moins sur le long terme. Pourtant remporter le trophée représentait une belle victoire à une époque où l'on n'était pas encore blasé de tout et, de fait, Jongen fut fêté dans l'instant comme un héros local.

Jongen a surtout confirmé les espoirs que le jury avait mis en lui, ce qui n'est pas si fréquent dans les annales du fameux Concours. La question se pose dès lors de comprendre pour quelles raisons, de nos jours, on joue si peu sa musique. Il est vrai qu'il n'a pas fait le séjour prolongé que tant de belges aiment faire à Paris afin que s'ouvrent plus sûrement les portes du succès. Il n'a séjourné que 6 mois dans la capitale française, à la faveur du périple européen que le Prix de Rome lui imposait pendant 4 ans. C'est d'ailleurs à cette occasion qu'il a rencontré les modèles auxquels il est resté fidèle toute sa vie, de Vincent d'Indy (1851-1931) à Maurice Ravel (1875-1937) en passant par Claude Debussy (1862-1918) et Gabriel Fauré (1845-1924).

Rentré au pays, en 1902, il a été assez naturellement invité à enseigner au Conservatoire de Liège, ne le quittant pour l'Angleterre, avec femme et enfants, que l'espace des quelques années de la Première guerre. C'est à Londres qu'il a entendu le Sacre du Printemps de Stravinsky et c'est à son retour en Belgique qu'il a découvert l'oeuvre de Schönberg non sans crainte et étonnement. Il n'a en effet pas compris la soif d'évolution qui était en train de gagner l'Europe musicale ou du moins il ne l'a pas acceptée, la trouvant aussi contraire à l'enseignement qu'il avait reçu qu'à celui qu'il entendait transmettre. En 1920, il a rejoint le Conservatoire de Bruxelles dont il est devenu directeur cinq ans plus tard, jusqu'à sa retraite en 1939. Liège s'est comportée comme si elle l'avait perdu de vue, ne l'honorant guère comme l'un de ses plus illustres concitoyens : on n'y connaît aucune rue à son nom, pas même une impasse. Par contre, il existe une Avenue Joseph Jongen à Uccle, commune huppée de la capitale, et une autre à Sart-lez-Spa, commune où le musicien a pris sa retraite définitive.

Bien que les activités académiques aient absorbé une bonne part de son temps, le catalogue de ses oeuvres est étoffé, proposant 137 numéros d'opus plus un grand nombre de partitions pour orgue qu'il n'a pas pris la peine de numéroter. Voyons d'abord le catalogue "officiel", répertorié par genres :

  • L'orgue Wanamaker
    L'orgue Wanamaker
    Une oeuvre a davantage fait pour la notoriété internationale de Jongen que toutes les autres réunies, c'est la Symphonie concertante, pour orgue & orchestre, opus 81 (1926). Résultat d'une commande du magnat (de la grande distribution), collectionneur (d'instruments de musique) et mécène, Rodman Wanamaker (1863-1928), elle était destinée à célébrer la réfection de l'orgue monumental qui occupait le hall de son (grand) magasin à Philadelphie (Le commanditaire, décédé entretemps, n'a jamais entendu l'oeuvre à cause de retards accumulés lors de la restauration de l'orgue). Aujourd'hui encore, le "Wanamaker" demeure le plus grand instrument du genre dans le monde (28750 tuyaux, disposés sur 6 étages !), en principe capable d'imiter tous les sons de l'orchestre. La Symphonie concertante est l'oeuvre de Jongen la plus souvent enregistrée, entre autres par : Virgil Fox accompagné par Georges Prêtre (EMI), Michael Murray accompagné par Edo de Waart (Telarc), Olivier Latry accompagné par Pascal Rophé (Coffret OPL, cf infra) et plus récemment, Christian Schmitt accompagné par Martin Haselböck (CPO). Nul n'étant prophète en son pays, la Symphonie concertante est rarement jouée en Belgique, par contre elle l'est régulièrement aux USA : appréciez la performance (en anglais comme en français) de musiciens américains parfaitement concentrés sur leur sujet lors d'un concert donné en 2013 : James Kennerley accompagné par David Leibowitz, Allegro, Divertimento, Molto Lento, Toccata) et ce n'est qu'un exemple à suivre !
  • D'autres oeuvres symphoniques et/ou concertantes mérit(erai)ent une reconnaissance comparable, tels le Concerto pour violon (opus 17), qui a fait l'objet d'un enregistrement soigné chez Hyperion dans sa collection consacrée aux concertos romantiques, le Concerto pour piano (opus 127), dédié à Eduardo del Pueyo, les Pièces pour piano & vents (opus 84), superbement jouées ici par Eugène Moguilevsky grand vainqueur du "Reine Elisabeth" en 1963, ou encore le Concerto pour harpe (opus 129), ici dans une version pour harpe & orgue. L'ONB (Orchestre national de Belgique) nous a gratifié d'une bonne version des Impressions d'Ardennes (opus 44) et le RFP (Royal Flemish Philharmonic) a fait pareil avec les Trois Mouvements symphoniques (opus 137) mais on attendait assez normalement l'OPL (Orchestre Philharmonique de Liège). Celui-ci a essentiellement honoré l'oeuvre de Jongen à deux reprises dont le CD a gardé la mémoire : l'intégrale des historiques de l'OPL (Coffret de 50 CD parus en offre limitée, chez Cyprès) comprend, outre l'incontournable Symphonie concertante, le Concerto pour harpe (opus 129, cette fois dans la version avec orchestre), la Passacaille & Gigue (opus 90, figurant également en complément de programme sur le CD CPO déjà mentionné) et la Suite n°3 dans le style ancien (opus 95). Elle présente surtout la cantate, Comala (opus 14) , qui a remporté le Prix de Rome mais pas Callirhoe (opus 11), qui avait échoué au même concours deux ans auparavant. Ces enregistrements (sauf Comala) datent plus ou moins de la période de création de l'orchestre, en 1960, par son premier chef, Fernand Quinet. Ils ne remplissent malheureusement plus les critères de qualité sonore actuellement en vigueur d'où ils mériteraient d'être refaits. Précisément, l'OPL s'est remis à l'ouvrage récemment en enregistrant dans de bonnes conditions deux CD proposant, l'un avec le concours de Christian Arming et d'Henri Demarquette, le Concerto pour violoncelle (opus 18) et les deux Poèmes pour violoncelle & orchestre (n°2, opus 46) et l'autre, avec le concours de Jean-Pierre Haeck et Nathan Braude, des pages choisies (Tableaux pittoresques, opus 56, Sarabande triste, opus 58, Suite pour alto & orchestre, opus 48, et Pages intimes, opus 55). La Symphonie en la majeur (opus 15) manque encore désespérément à l'appel mais hélas Joseph Jongen fait partie de ces musiciens qui n'intéressent les éditeurs que quatre fois par siècle, dans son cas précis lors des années se terminant par 03, 23, 53 et 73.
  • A l'exception d'une Messe pour le St-Sacrement (opus 130) et d'une version vocale de Clair de Lune, opus 33 , le chant n'est présent au catalogue que sous forme de mélodies éparses. Les Cinq mélodies (opus 57), avec accompagnement d'orchestre, ont été enregistrées par la soprano luxembourgeoise Mariette Kemmer et l'orchestre de Monte Carlo dirigé par le chef (liégeois !), Pierre Bartholomée. Vous retrouverez deux de ces mélodies et quelques autres, avec accompagnement de quintette à clavier, dans un très beau récital de Claire Lefilliâtre avec l'ensemble Oxalys (Album paru chez Passacaille, CD 5, plages 3 à 7). Ecoutez la dernière mélodie composée par Jongen, intitulée La Musique, et constatez que le compositeur est demeuré fidèle à son esthétique fin du siècle (précédent !).
  • L'oeuvre pour piano constitue l'un des volets les plus intéressants de la production de Jongen et a priori l'un des plus faciles à explorer - un(e) pianiste suffit - mais c'est paradoxalement le parent pauvre de l'enregistrement. Il n'existe à ma connaissance qu'une seule intégrale, due à Diane Andersen et parue en 2 volumes (5 CD en tout), entre 2003 et 2005, chez Pavane. Je ne suis pas certain qu'elle demeure accessible facilement. Bien que s'inscrivant clairement dans la grande tradition française menant vers Debussy et Ravel (Clair de Lune, cherchez le modèle !), on trouve constamment dans cette musique la touche personnelle qui la rend vraiment attachante (2 Pièces, opus 33) :

    - Volume 1 : Suite opus 60 (Sonatine, La neige sur les Fagnes, Menuet dansé & Rondeau), Crépuscule au Lac Ogwen, opus 52 et Deux Rondes Wallones opus 40 (n°1 & n°2), etc.

    - Volume 2 : Deux études de concert, opus 65 (n°1 & n°2), Ballades n°1, opus 105 & n°2, opus 119, etc.

    Une prise de son un peu lointaine ne rend pas toujours pleinement justice à cette musique chatoyante : comparez "Airs de Fête" puis "Rondeau" dans l'enregistrement de Diane Andersen avec celui que Gary Stegall a publié dans le désordre chez Klavier (5 Pièces : Airs de Fêtes, opus 69/13, Sarabande triste, opus 58, Rondeau, opus 60/4, Menuet, opus 60/3 et Soleil à Midi, opus 33/2).
  • La musique de chambre de Jongen s'est clairement inscrite dans une mouvance similaire, allant de Vincent d'Indy à Gabriel Fauré. Elle a connu un sort plus enviable que celle pour piano : les Aquarelles (opus 59, pour violon & piano), la Sonate pour violoncelle & piano (opus 28), le Trio à clavier (opus 10, merveilleux andante), le Trio à clavier avec alto (opus 30), le Quatuor à clavier, opus 23 et les 3 quatuors à cordes (n°2, opus 50) ont bénéficié tant des soins d'interprètes motivés que d'une prise de son convenable. Mentionnons encore l'Elégie nocturnale (opus 95), le Concert à 5 (opus 71) où une harpe et une flûte complètent avec grâce un trio à cordes et la Rhapsodie (opus 70) pour piano & vents (CD Passacaille déjà mentionné, CD 3 plage 5).

 

L'autre partie de l'oeuvre de Jongen concerne l'orgue seul, son instrument de prédilection. Jongen a, en effet, été organiste à l'église Saint-Jacques de Liège : l'instrument du lieu, de type Renaissance, a subi un nombre impressionnant de réfections dont la dernière en date, en 1998. Comme souvent dans ces cas, les avis divergent à propos des corrections apportées (Choix du diapason et du tempérament). Quoi qu'il en soit, ne manquez pas de visiter cette belle église lors de votre prochain passage par Liège, par exemple lors d'un concert du festival annuel d'orgue (Frederic Munoz jouant Hans Leo Hassler (1564-1612) dans le Magnificat I). Jongen n'a jamais vraiment tenu une comptabilité précise de ses oeuvres pour orgue. Le travail d'inventaire a été effectué bien plus tard par l'organiste américain, John Scott Whiteley (1950- ), dans un ouvrage qui fait encore référence aujourd'hui (Joseph Jongen and his organ music, Stuyvesant, NY : Pentagone Press, 1997).

  • L'orgue pratiqué par Jongen est évidemment symphonique, celui pratiqué par ses Maîtres de l'école française, à commencer par Franck : Sonate héroïque (opus 94) interprétée ici sur l'instrument de la Nieuwe Kerk de Katwijk aan Zee, aux Pays-Bas (Vous la retrouverez en complément de programme sur le CD CPO déjà cité). Dans un registre plus intime, voici Prière, extrait de Quatre pièces pour orgue (L'instrument est cette fois celui de la Cathédrale d'Hereford, en Angleterre). Ces oeuvres prenant tout leur sens au concert, elles sont plus souvent jouées que réellement enregistrées.

Joseph Jongen est issu d'une famille de musiciens. Léon Jongen (1884-1969), son frère cadet, est (encore) beaucoup moins connu que lui. Les fidèles du Concours Reine Elisabeth de Belgique se souviennent éventuellement que son Concerto pour violon a été retenu comme l'œuvre imposée lors des finales de l'édition 1963, remportées par Alexei Michlin. Son parcours musical a également commencé par des études au Conservatoire de Liège, un Premier Grand Prix de Rome (belge) avec sa cantate "Les fiancés de Noël" (1913, inédite) et la succession de son frère à l'orgue de Saint-Jacques à Liège. Après un long séjour en Asie, il a à nouveau succédé à son frère, cette fois comme Directeur du Conservatoire Royal de Bruxelles, de 1939 à 1941. Egalement Recteur de la Chapelle musicale Reine Élisabeth, il a écrit de nombreuses œuvres lyriques et instrumentales largement ignorées des éditeurs.

Le violoniste Charles Jongen fait également partie de la famille mais je n'ai pas cherché à reconstituer l'arbre généalogique. Le voici dans le mouvement lent du Concerto n°4 pour violon d'Hubert Léonard (1819-1890), un autre violoniste-compositeur de l'école franco-belge bien oublié de nos jours.

 

Jongen : Symphonie concertante
Symphonie concertante
Jongen : Oeuvres pour violoncelle et orchestre
Oeuvres pour violoncelle & orchestre
Jongen : Quatuors
Quatuors à cordes
Jongen : Musique de chambre
Musique de chambre